L’enfant grandit. Elle avait quinze ans. Elle était très belle. Elle était distante, peut-être impossible à atteindre.

Les autres jeunes du village réagissaient étrangement vis-à-vis d’elle. Avec l’instinct fréquemment juste des enfants, ils surent dès le départ qu’elle n’était pas l’une d’eux. Pourtant, ils ne la craignaient ni ne la détestaient. Elle était calme, paisible dans sa beauté. S’ils étaient malheureux ou dans le désarroi et que leurs parents n’étaient pas disponibles, ils allaient la voir, même lorsqu’elle n’avait que trois ou quatre ans, et elle parvenait mystérieusement à les réconforter et les apaiser. Ils la traitaient comme une adulte, une adulte de leur taille et de leur âge, mais plus sage qu’eux. Par certains côtés, en tant qu’enfants, ils étaient fiers d’elle. Lorsque venaient des visiteurs, on les emmenait voir la fille du coupeur de roseaux, qui s’était noyée et avait repris vie. Elle était un objet de curiosité typique, presque un spectacle saint, bien qu’ils ne la reconnussent point comme telle, ne le voulussent ni ne le pussent.

Puis elle grandit et les enfants du village commencèrent à être obsédés par elle. Les fillettes s’asseyaient auprès d’elle et lui disaient tout ce qu’elles avaient sur le cœur, impatientes d’avoir ses réponses paisibles. Les garçons évitaient ses yeux qui semblaient soudain plus bleus que le ciel et considéraient avidement sa minceur fluide, son voile de cheveux couleur de platine. Ils pensaient à elle en s’occupant de leurs troupeaux, en labourant le sol, en moissonnant ou en martelant les pièces métalliques sur l’enclume. Ils pensaient aussi à elle lorsqu’ils s’allongeaient sur le corps d’une autre fille, ou avec les sympathiques catins de la taverne qui venait de s’établir dans le manoir sur la colline. Mais, alors même qu’ils songeaient à copuler avec la fille du coupeur de roseaux, un certain sens inné d’anomalie les envahissait. Ce n’était pas qu’elle ne fût point désirable. Ce n’était pas qu’elle ne fût point emplie à ras bords des promesses et des formes de la béatitude. Ni qu’ils n’eussent décelé de passion en elle, car tout en elle était passion au-delà de toute expression, une quiétude passionnée, comme celle d’une fleur fermée en train de dormir, la passion de ce qui attend de se libérer, de fleurir, de déborder ses propres limites... et chacun se demandait : Serai-je celui qui la libérera ? Mais il y avait autre chose qui dépassait tout cela. La coque de cristal, vaguement perçue psychiquement, au sein de laquelle reposait cette fleur.

Toutefois, l’aspiration humaine est souvent aveugle, sa devise étant : Je veux, donc j’aurai. Ce qui est une excellente chose dans certains cas, mais une folie dans celui-ci.

Les jeunes hommes commencèrent à demander la jeune fille en mariage.

Les parents pleins de fierté avaient moins conscience des qualités inaccoutumées de leur enfant, car ils savaient uniquement qu’il s’agissait de la meilleure fille du monde, la plus jolie, la plus obéissante et la plus vertueuse... tout cela, ils le considéraient comme normal, puisqu’elle était leur fille et ne pouvait donc être que parfaite. Mais leur plaisir fut alors doublé, car ils reçurent une proposition de mariage de la part du fils du riche forgeron, puis une autre du fils du gros propriétaire terrien qui possédait plus de deux cents oliviers et plus de deux cents chèvres. Puis une proposition de chacun des trois fils du boulanger. Et une autre du frère cadet du vigneron. Puis (oh, ne parlons point de celle-là) une offre de la nièce du soyeux qui habitait en ville et, venue au village, avait observé la fille du coupeur de roseaux à travers la fenêtre de son carrosse.

— N’est-ce pas magnifique ? demanda le coupeur de roseaux à sa fille.

Et il se mit en devoir de lui parler de chacun des jeunes hommes qui avaient demandé sa main, vantant leurs charmes et leurs qualités. Puisqu’il était honnête homme, il ne favorisa point les plus fortunés, mais distribua à mesures égales.

La jeune fille ne bougea pas, aussi muette qu’une feuille, et son père fut enchanté de sa modestie. Chose étrange, ce fut la mère rayonnante qui se sentit mal à l’aise et cessa lentement de rayonner. La mère songeait à l’étang vert et à l’enfant morte qui était revenue d’entre les morts, transformée d’un cadavre ou d’un tas de boue en un bébé bien vivant. La mère eut l’impression de distinguer un miroitement léger qui jouait sur sa progéniture miraculée, mais il ne s’agissait probablement que du soleil estival qui passait par la porte. La mère voulut poser la main sur le bras de son mari et murmurer : « Ne dis plus rien. » Mais ce n’était probablement qu’une peur maternelle de perdre sa fille.

— Bon, fît le père à la fin de sa récitation, tu peux disposer d’autant de jours que tu voudras pour décider lequel tu choisiras. C’est un choix difficile, car ils sont nombreux à être beaux, et plusieurs sont fortunés. Mais rappelle-toi : ne pense pas uniquement à l’argent. Ta mère et moi sommes pauvres, mais nous avons toujours trouvé le bonheur l’un dans l’autre.

La jeune fille leva la tête. Elle leur adressa un sourire qui était comme une bénédiction, mais elle répondit :

— Il n’est aucun homme que j’aie rencontré avec qui je désirerais vivre.

Le père fut bouleversé. C’était un homme et il pensait que les hommes étaient d’excellentes personnes.

— Allons. Voilà une façon stupide de parler. Quel avenir meilleur pourrais-tu trouver que dans celui d’épouse ?

Elle avait toujours été obéissante et douce. Elle avait toujours été aimante, attentive et calme. Elle avait été également robuste et bizarrement sagace, mais cela leur avait échappé, car ils avaient confondu l’un avec l’autre. Pourtant, elle leur dit doucement et précautionneusement :

— Je ne désire point me marier. Ma réponse à chacun d’entre eux est non.

Le père en resta interdit. Ce n’était pas un homme sévère, mais la colère se mit à bouillonner en lui. Comme il ne put obtenir d’elle d’autre réponse, il commença à tempêter et pester.

— Il le faut. Tu te marieras.

— Non, répondit-elle d’une voix qui était comme une goutte d’eau qui tombe sur une pierre, la même goutte qui s’écrase sans cesse pendant des années.

— Tu ne me diras pas non ! lança-t-il.

Et il l’enferma dans la maison et ne la laissa point sortir. Il la fit s’asseoir parmi les pots en argile près de la cheminée. Comme elle lui répondait toujours non, il força sa femme à ne lui donner que du pain à manger et de l’eau à boire. Il ne ressemblait plus à lui-même, car il ne pouvait comprendre. Sa femme pleurait nerveusement et suppliait sa fille d’entendre raison. Le soleil se glissait par la porte et touchait la jeune fille au pied, à la cheville et au poignet, et chuchotait : « Dis oui, et vis en liberté : nous jouerons ensemble. » Ou bien le parfum des fleurs entrait et faisait : « Dis oui, et vis en liberté : je te couvrirai de guirlandes. » Ou bien les oiseaux lui chantaient une chanson qui disait : « Chacun de nous a un compagnon et trouve la joie dans cette compagnie. Dis oui, dis oui. » Mais elle continua de dire non.

Au bout d’une semaine, le père reprit ses sens. Il entra dans la maison et prit sa fille entre ses bras. Il lui mit une orange dans une main et une cruche de vin dans l’autre.

— J’ai été bête, dit-il, de ne point respecter la témérité d’une jeune fille. Il faut que tu me pardonnes. (Puis il lui passa au doigt une grosse bague en or.) Je n’aurais pas dû te laisser choisir. J’ai pris conscience de mon erreur et j’ai choisi pour toi. Voici l’engagement du fils du propriétaire terrien. Dans un mois, tu passeras avec lui devant l’ancien et vous serez mariés.

Il marqua alors un temps d’arrêt en observant sa fille, comme s’il s’attendait à un éclat de colère. Mais elle se contenta de lever ses yeux turquoise et lui adressa un regard sans reproche ni hystérie.

— Tu t’imagines avoir agi pour le mieux. Je ne peux que le regretter.

Devant cette autorité inflexible et la couleur de ses yeux, la colère se ralluma chez le coupeur de roseaux. Il leva le poing pour la frapper à la tête, mais sa femme lui saisit la main et la retint.

— Réfléchis un instant, s’écria-t-elle. De quoi aurions-nous l’air ? Notre fille dévoilée à la noce avec un anneau en or au doigt et un anneau noir à l’œil !

 

Elle ne pouvait connaître sa curieuse naissance, cette flamme-de-lune-là. Comment l’aurait-elle pu ? Qui y aurait-il eu pour lui en parler, une fois qu’elle avait atteint l’âge de raison ? Assurément, elle ne savait rien, car les étoiles ne l’appelaient point, ni le soleil, ainsi que l’avaient fait pour sa véritable mère ces êtres cosmiques. Elle vivait parmi les hommes, l’enfant de la comète, et grandissait parmi eux. Elle n’avait jamais protesté ni tenté d’échapper à sa fortune. Jusqu’alors, elle n’avait jamais rien refusé de raisonnable.

Qu’est-ce qui la motivait donc ? Une secrète compréhension intuitive de sa nature ? Elle était la fleur à l’intérieur du cristal. De quoi étaient faits son esprit et sa volonté ?

C’est peut-être un fait que, pour ceux qui sont véritablement bons, la vie et les habitudes humaines, et le bien lui-même, sont des choses très simples. Ce qui, pour les autres, apparaissait comme de la vertu, n’était pour elle que son état naturel. Elle n’avait pas décidé d’être bonne. Elle était naturellement bonne, ainsi que d’autres respiraient. La haine, l’amertume, l’envie et le désespoir, ces quatre serpents venimeux qui rongent le foie de l’humanité, ne pouvaient l’atteindre. Mais, vis-à-vis de soi, elle n’était rien d’exceptionnel ; elle n’était qu’elle-même. Et son sentiment d’attente inexpliquée, qui était total, d’un dessein inexplicable, qui était absolu, faisait également partie d’elle-même comme tout le reste. Elle ne protesta point auprès du coupeur de roseaux, bien qu’elle n’acquiesçât en rien à son plan. Elle n’émit pas davantage de protestations auprès des femmes qui vinrent préparer ses habits de noce, ni auprès des voisines qui lui apportèrent des cadeaux. Lorsqu’un ou deux des jeunes hommes qui n’avaient pu obtenir sa main vinrent rôder autour de chez elle avec des expressions hébétées, elle alla vers eux et, détail curieux et en porte à faux, comme par le passé, s’avéra capable de les consoler. Lorsque le fils du propriétaire terrien arriva, son beau visage rendu pâle par les sentiments, elle se montra courtoise envers lui et ne refusa point l’hommage de son baiser. Ce ne fut que lorsqu’il se vanta en lui disant : « Je pense que tu n’auras point à te lamenter de m’épouser, car c’est là ce que tu souhaites », qu’elle répondit paisiblement : « Je ne le souhaite pas. »

Une scène s’ensuivit naturellement. Le coupeur de roseaux apaisa le fiancé. On entendit le serviteur hautain du fiancé faire remarquer que le propriétaire terrien ne désirait pas davantage ce mariage et ne l’avait accepté que par crainte que le jeune homme ne se suicidât.

Lorsque les invités furent partis, le coupeur de roseaux se précipita à l’extérieur pour éviter de battre sa fille s’il restait à l’intérieur.

Cependant, le jour des noces arriva bientôt.

Les femmes vinrent avec leurs chansons et leurs fleurs et escortèrent la jeune fille jusqu’à la porte de l’ancien. Là, vêtue de ses atours brodés, elle fut mariée au fils du propriétaire terrien, qui leva alors son voile et le déchira en deux en signe de rupture de sa virginité.

Dans un carrosse tiré par des juments blanches comme des colombes, les deux époux furent conduits jusque chez le propriétaire terrien ; là, avec tout le village, ils festoyèrent parmi les tamaris, les oliviers et les paons domestiques.

L’après-midi expira, le soleil prit poliment congé et les ténèbres suivirent à contrecœur. Mais le banquet et les danses continuèrent et les étoiles ne tardèrent pas à sortir. Elles ne purent voir la mariée, car elle venait d’entrer dans la maison, conduite par ses nouvelles domestiques, qui l’emmenèrent jusqu’à une chambre éclairée de lampes parfumées et tapissée de draperies soyeuses. Là, elles la déshabillèrent, la parfumèrent de la même manière qu’avaient été parfumées les lampes, et la revêtirent de draperies de soie de la même manière qu’avaient été couverts le lit et les murs. Ce faisant, les servantes s’émerveillèrent à voix haute devant sa grâce extrême, ainsi que l’exigeait l’étiquette. Elles portaient tant d’attention à leurs compliments qu’elles ne virent point que tout ce qu’elles disaient était exact. En vérité, elle était mince et souple comme une tige de lotus, ses seins étaient vraiment comme des clochettes de mélianthe. Ses reins et ses membres étaient assurément un régal pour les yeux, les mains et tous les sens ; sa chevelure une fontaine d’étoiles, ses yeux comme le lac sacré de Bhelsheved. Pour une fois, ce qu’elles dirent n’était que vérité, mais les femmes le remarquèrent à peine. Si on leur avait demandé par la suite si la mariée était belle, elles auraient répondu : « Oui, assez. » Elle était pourtant comme la pleine lune qui luit sur la mer. Elle était comme le matin du matin.

Ce fut peut-être cette expression qui flambait doucement à travers sa robe de soie, la chute luisante de ses cheveux, qui arrêtèrent le jeune homme lorsqu’il la rejoignit. Il était brûlant de boisson et de désir, mais peut-être manquait-il aussi un peu de certitude.

— Mon père a enfin admis que ton absence de dot est largement compensée par ta beauté, annonça-t-il toutefois.

Il s’approcha alors et l’enlaça. Il le fit avec art. L’amour était une occupation dans laquelle il était versé et il avait appris ses talents avec diligence. Il caressa et embrassa sa jeune épouse en cherchant à produire les réactions auxquelles il était habitué. Mais, petit à petit, une prise de conscience terrible se fit jour en lui.

Ce n’était pas qu’elle fût froide envers lui, car, comme toujours, elle était tendre et douce. Mais elle ne s’enflammait pas à son contact et ne reculait pas davantage par timidité. Elle semblait connaître tout ce qu’il pouvait faire, et pourtant indifférente, ou plutôt distante. C’était à la coque de cristal qu’il faisait l’amour, et non à la fleur. Il n’arrivait pas jusqu’à elle. En découvrant cela, une fureur terrifiante aurait pu l’envahir. Il eût pu la forcer, son désir ne pouvant être repoussé. Mais il ne ressentit aucune fureur et ne tarda pas à ne plus ressentir le moindre désir. Sa passion sombra et s’endormit en lui, et il n’en fut ni incommodé ni chagriné. Il se trouva uniquement intrigué.

— Est-ce là un enchantement que tu as créé ? dit-il enfin. Un sort pour me rendre impuissant ?

Mais il ne croyait pas vraiment cela, car il n’avait souffert d’aucun mauvais pressentiment.

— Ta virilité est assurée avec les autres, dit-elle. Mais je ne suis pas pour toi, ni pour aucun homme, je crois.

Il blêmit alors et chuchota :

— Les dieux eux-mêmes sont-ils responsables de cela ?

— Je l’ignore.

Il resta longtemps à boire du vin et, finalement, éclata de rire et lui dit qu’ils étaient des idiots : il allait quand même coucher avec elle. Elle s’allongea avec lui, sans regimber, mais le même phénomène se reproduisit, sans douleur ni résultat. L’impulsion du viol, du courroux ou de la peur ne pénétra point davantage dans la tête du jeune homme, bien qu’une profonde tristesse entrât en son cœur.

Il s’endormit alors dans ses bras, qui étaient toujours ceux d’une vierge ; ainsi se passa la nuit de noce.

Au matin, il fut honteux, mais elle le raisonna prudemment et démêla les fils de son anxiété pour restaurer sa fierté.

Lorsque le père fortuné vint donc les féliciter et les taquiner et les femmes constater la marque sur le drap nuptial (ou, si nécessaire, falsifier les gouttes de sang), ils découvrirent le couple tranquillement assis en train de jouer aux dames.

Déconcerté mais voyant que son fils était le maître et la fille l’élève dans ce jeu, le père présuma qu’il s’agissait là d’un symbole du rituel amoureux de la nuit.

— Ta femme accepte-t-elle bien tes instructions, mon fils ?

Le jeune homme leva son visage triste et calme et répondit :

— Hélas, elle n’est point ma femme. Et elle ne pourra l’être.

Les femmes avaient découvert le lit immaculé, dépourvu de la moindre tache, et se tordaient les mains d’inquiétude.

— Existe-t-il quelque obstacle ? voulut savoir le père qui regarda la fille et n’en put en découvrir aucun.

Il ne pouvait donc s’agir que d’un détail horrible et dissimulé. Mais son fils lui parla toujours aussi calmement.

— L’obstacle est la volonté des dieux. Ce sont eux qui la désirent. Elle ne peut appartenir qu’au seul ciel.

L’altercation qui éclata alors est facile à imaginer et la répéter serait inutile, puisqu’elle reparut par la suite dans toutes les maisons du village, et en particulier celle de l’ancien et surtout celle du coupeur de roseaux. Et elle n’eut pas lieu qu’une seule fois. Car le fils du propriétaire, un jeune homme qui avait du caractère, soutint sa femme durant toutes ces manifestations de stupéfaction et d’injures, lui-même recevant sa part d’insulte, dont on peut deviner la nature. Mais il ne dévia point de son affirmation selon laquelle c’étaient les dieux et non lui qui devaient la posséder. Au bout de quelques mois de célibat et de discussions, l’on commença à lui accorder créance.

Or, tous les vingt ans environ, certains anciens de certains des villages, ainsi que des hommes fortunés ou détenant un certain pouvoir, étaient tirés au sort. Ils voyageaient alors à travers tous les pays qui avaient Bhelsheved comme centre religieux et sélectionnaient parmi les enfants, et très rarement parmi les jeunes adolescents, ceux qu’ils jugeaient aptes à servir les dieux dans la blanche cité de la lune en plein désert. Ces jeunes gens étaient alors confiés à un établissement tout proche de Bhelsheved. Ils y étaient soumis à des épreuves et des jugements particuliers pour déterminer lesquels d’entre eux étaient préférés des dieux. En conséquence de quoi, certains retournaient chez eux, ayant été considérés comme indignes. Certains demeuraient et devenaient membres de la prêtrise éthérée de la ville sainte.

La saison de ce genre de choix était encore distante de six ou sept années, mais le problème de la fille du coupeur de roseaux était la preuve qu’un cas unique venait de se manifester. Comme la colère et les discussions retombaient, un cadre nouveau s’imposa pour les remplacer. La religion coulait comme l’eau dans un creux. Ils considérèrent enfin la jeune fille sous un regard nouveau et la virent, stupéfaits, pour la première fois. Elle était d’une pâleur luisante, elle avait les cheveux argentés et son regard était d’un bleu aquatique... Oui, par sa forme même elle était faite pour Bhelsheved.

Des hommes importants rendirent visite au village. Une atmosphère solennelle visita le village dans leur sillage. Même le coupeur de roseaux se remit à sourire. Une fierté devait être récupérée en échange d’une autre. N’importe quelle fille pouvait faire un beau mariage. Mais être choisie par les dieux eux-mêmes... N’exprimait-il point des doutes sur ce mariage depuis le début, allant jusqu’à l’enfermer chez elle pour s’assurer qu’elle réfléchît correctement à ce mariage ?

Elle fut examinée, Soveh Flamme-de-Lune, qui n’était plus connue sous ces noms. Elle fut interrogée. Elle était restée sereine durant toutes ces tribulations et elle demeura sereine lorsque les femmes aux yeux glacés sondèrent son corps pour constater sa chasteté, lorsque les hommes à la mine sévère sondèrent son cerveau pour y trouver une promiscuité de pensée, promiscuité sexuelle ou intellectuelle, ou une méditation malfaisante, ou un rêve impur solitaire.

Mais elle fut une fleur pour eux aussi. Retournée comme un gant, elle s’avéra immaculée, délicieuse, et bien davantage. Car, au fur et à mesure de leurs interrogatoires, ils découvrirent qu’ils ne pouvaient l’érafler, ni la souiller, fût-ce par la parole. Ce ne fut qu’ainsi qu’ils comprirent qu’elle était à l’intérieur du cristal. Et ils interprétèrent ce cristal comme étant un objet de création sacrée, un récipient en verre dans lequel l’avaient placée les dieux, et qu’ils avaient bouché par la volonté divine.

Le village pleura lorsqu’elle fut emportée dans le désert jusqu’à l’avant-dernier bâtiment à un mille des portes de Bhelsheved. Mais, en pleurant, ils se réjouirent pour elle. Son père se réjouit. Sa mère. Ceux qui l’avaient aimée, enfants et adultes. Tous. Tous sauf le fils du propriétaire terrien, qui ne pleura ni ne se réjouit. Il coucha avec une fille, réelle, imparfaite et merveilleuse comme une rose, il coucha avec elle, plein d’amour parmi les ombres des oliviers. Et ce ne fut que lorsque la félicité fut atteinte et achevée qu’il sentit, une nouvelle fois, la cellule vide en son cœur, plus petite qu’une goutte de pluie, ou qu’une larme unique. Un petit vide. Une place minuscule dans le palais de ses émotions et de ses appétits. Elle ne lui causerait jamais plus de grand chagrin. Et ne pourrait plus jamais, ô grand jamais, se remplir.

 

L’endroit où se déroulaient les épreuves et la préparation : ce n’était autre que l’ancien donjon de Sheve, la tour de Djasrin, où elle avait joué avec l’os de son enfant ; où Chuz, Prince La Folie, ce maître de l’illusion et de l’effarement, était venu lui rendre visite. Mais les siècles avaient passé. L’ancien donjon était renforcé par un nouveau revêtement en brique et un certain nombre de petites cours et de bâtiments attenants. L’étang, où une torche avait brûlé sous les eaux, était désormais doublé d’une citerne et en partie voilé par un entremêlement de plantes. Les palmiers étaient plus hauts, bien que l’un d’eux fût mort, et son grand tronc avait été transformé en colonne qui se dressait au centre de la salle d’entrevue.

Assise ou agenouillée, ou debout, seule ou accompagnée, la petite villageoise, dont le nom était jadis Soveh, subit maintes épreuves, verbales et spirituelles, sous cette colonne.

Mais il lui fallait parfois se rendre ailleurs. Elle était alors enfermée au secret pendant bien des heures ou des jours, ou dans une pièce où grouillaient des serpents venimeux, dorés et verts, ou entre des parois de miroirs où elle ne voyait plus que sa propre personne, ou entre des parois de ténèbres où elle ne voyait rien du tout. À toutes ces épreuves assistait toujours quelqu’un d’autre, invisible mais à portée de voix. Quiconque subissait ces épreuves et ne pouvait les supporter n’avait qu’à crier trois fois pour être libéré. Mais après cette libération compatissante venait le plus doux des renvois. Les prêtres devaient avoir une étoffe plus robuste. Ou plus étrange. Car aucune de ces épreuves n’était destinée à peser la force ou la puissance physique, mais les puits intérieurs, l’élasticité de l’être psychique. Car elles demandaient en substance : Qui peut créer l’équilibre en soi, à partir des seuls rêves et de la foi ? En prenant cela en compte, toutes les expériences étaient justes et précises.

La jeune fille les supporta. En fait, l’étrangeté paraissait en elle aussi naturelle que la normale auparavant ; davantage, peut-être. Elle n’affrontait rien avec agitation. Certaines épreuves comportaient même une dose de douleur... comme le jeûne destiné à donner l’impression que l’on allait mourir de faim... mais elle ne manifesta pas davantage de répugnance. Elle allait sans hésitation au-devant de tout cela, les yeux grands ouverts, comme son cœur.

Les étapes finales des examens étaient plus obscures. Elles concernaient la perception et la sensibilité. Par exemple, on pouvait poser une pomme devant le novice.

— Que vois-tu ? lui demandait-on.

Certains étudiaient la pomme et répondaient :

— Ceci est la vie. La nourriture dans sa chair, la nourriture de l’avenir dans ses pépins, que l’on peut planter en terre.

Ou bien :

— Voici l’emblème de l’homme : la peau, la chair, les graines... qui, chez l’homme, sont les graines de son âme.

La jeune fille prit la pomme et sourit. Elle la lança en l’air et la rattrapa entre ses mains. Elle surprit ses interrogateurs attentifs et les jeta dans la consternation en disant avec légèreté :

— On dirait une balle avec laquelle jouent les enfants.

Elle les surprit et les jeta dans un profond silence en disant :

— Ronde, comme pourra l’être un jour le monde, qui est plat aujourd’hui.

Tard dans la journée, ils l’emmenèrent jusqu’au toit du donjon. Ils la laissèrent auprès du parapet.

— Veille jusqu’à la venue des ténèbres.

Le désert était plus doux en ce temps-là qu’il n’avait jamais été. Le jour se fana derrière les feuilles et les frondaisons et l’air se transforma en une mer d’azur. Des grappes d’étoiles apparurent. Dans la nuit, la jeune fille entendit plus bas une faible musique et une voix de femme qui murmurait :

— Bientôt il me reviendra.

C’était la voix de Djasrin, hors du temps, qu’elle entendit.

La jeune fille ne fut point alarmée... Rien ne pouvait produire cet effet en elle. Toute sa vie, elle avait été consciente des essences surnaturelles qui l’entouraient. Qu’elle les vît et les entendît désormais plus clairement, sensibilisée qu’elle avait été par la formation en ce lieu, était inévitable.

Elle se retourna et vit, sur le ciel bleu marine pailleté, une femme noire, jeune, mince et très belle, accompagnée d’une femme à la peau pâle et aux cheveux jaunes. Elle les eût reconnues, ne fût-ce que par tous les récits, comme étant les deux reines de Nemdur. Mais elle les identifia en fait grâce à une espèce de sens de la vision mystique. Les deux femmes dialoguaient, doucement, et marchaient sur le toit. La jeune fille ne capta point leurs paroles (il est aussi possible que la langue de cette région se fût considérablement modifiée) et, lorsqu’elles arrivèrent sur elle, elles la traversèrent. Elle ressentit leur passage comme une légère brise d’été qui souffla entre ses os et sur son sang.

Toutes les personnes présentes sur le toit ne perçurent point le passage de la femme basanée et de la femme blanche. Seules les sentirent les plus sensibles, et il ne s’agissait que de cette brève scène, gravée, pour quelque raison inexplicable, dans les briques et l’aura du donjon... peut-être parce qu’il s’agissait d’une scène harmonieuse, rare parmi toutes les souffrances, folies, méchancetés et lamentations qu’avait connues cette tour. C’est ainsi qu’un jour de bonheur ressort dans le souvenir d’une année de tristesse.

Mais, après le départ des deux fantômes, la jeune fille, qui était l’enfant de la comète, aperçut un troisième personnage qui marchait sur le toit.

Assurément, elle ne le vit pas parfaitement. Il y avait, dans l’intensité du crépuscule qui s’empourprait, quelque chose de brumeux autour de lui. Sa cape violette se mêlait aussi aux eaux montantes de la nuit et de curieux éclats sur ladite cape pouvaient se confondre avec des étoiles lointaines moins brillantes.

Elle ne connaissait pas cette apparition, car les légendes d’alors s’étaient corrompues et n’étaient plus représentatives... ainsi que devait l’apprendre Ajrarn lui-même. Pourtant, sans le savoir, elle le devina et baissa aussitôt la tête et se protégea les yeux.

— Ah, fit-il d’une voix des plus musicales, tu as donc deviné ?

— Je ne devine point ton nom, mon seigneur. Mais l’air ondoie comme un ruisseau devant toi.

— Je vais te dire qui je suis : je suis ta folie, dit Chuz, Maître des illusions, Prince La Folie, l’un des cinq Seigneurs des Ténèbres. Car tu es bel et bien folle, ma chère, de suivre cette vocation. Même ta bonté est démente. Mais il est vrai que tous les gens très bons sont fous, de la même manière que ceux qui sont très méchants. En fait, il existe à peine une différence entre le sacré et le profane, sauf par leurs idéaux et leurs actes. Les deux sont des fanatiques, les deux sont sans pitié. Demain, on t’enverra au temple. Avant longtemps, ton destin te rejoindra. Te demandes-tu ce qu’il peut être ? Non, ajouta soudain Chuz, ne me regarde pas. Tu as jeté un coup d’œil, ne cherche pas à m’inspecter davantage. Je comprends que la tentation puisse être forte, mais je ne veux pas que tu saches plus d’une fraction de mon sujet. Je vais donc dissimuler mon visage.

— Je t’en remercie. Percevant ton pouvoir, je comprends que tu es généreux.

— Je n’ai point pour but de t’asservir. Un autre viendra te voir en temps voulu. Ce qui est peut-être sa folie à lui, je crois, une illusion qui dépasse toutes celles qu’il ait réalisées en ce monde et qui ne sont pas de mon fait. Voudrais-tu son nom ? Mieux vaut l’ignorer. Mon oncle issu de germain au troisième degré à travers les noires dynasties de la nuit. Un lézard est davantage parent avec moi, mais il m’est plus proche qu’un grain de sable d’un autre. Et tu le reconnaîtras également. Je pense que tu es assez folle, ma chérie, pour le prendre un peu en pitié. Et cela ne manquera de lui faire écarquiller les yeux !

L’ourlet de la cape, couleur prune comme l’était désormais le ciel, caressa le toit poussiéreux devant elle comme une aile allongée. Elle vit que ses étoiles étaient des bouts de verre. Et elle entendit un claquement de dés lorsqu’il s’évapora.

Ceux qui l’interrogeaient restèrent perplexes.

— C’était peut-être la tentation d’un démon et elle a échoué, dirent-ils. Ou bien pouvait-ce être une proclamation occulte, un quelconque messager des dieux ?

Quoi qu’il en fût, on la conduisit le lendemain jusqu’à Bhelsheved, blanche comme le sel, avec ses tours hibiscus, son lac de miroir turquoise assorti à ses yeux. Elle était prêtresse. On la nomma Dunizel, Âme-de-Lune.

Elle flottait désormais dans sa bulle de cristal auprès d’autres prêtres dans des bulles similaires (qui étaient d’ailleurs loin de lui ressembler), chacune dérivant magiquement dans les courants de la cité céleste, cette Terre Supérieure sur Terre.

On s’y liait rarement d’amitié. Il s’y tissait des joies intérieures, chandelles introverties allumées, excentricités divines. La religion était la fleur et ils étaient les abeilles qui lui rendaient visite sans cesse et sans cesse, leur seul but étant de produire un miel spirituel avec lequel adoucir l’âpreté du monde extérieur. Bhelsheved la ruche.

Dans sa beauté calme et expectative, son innocence d’acier iridescente, elle y vécut donc trois ans durant. Jusqu’à ce que le parfum d’un feu ténébreux lui parvienne dans la nuit et qu’elle reconnaisse la créature mauvaise qui brûlait en ce lieu comme une lampe à la flamme noire. Elle sortit alors et le trouva, Ajrarn, que Chuz avait désigné comme étant son destin.

Le maître des illusions
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